Audax 200, mars 2013

Dimanche 10 mars, sortie vélo, la journée (Audax 200) :
 
Pratiquement pas de circulation entre Grabels et Castelnau peu après six heures. Normal, c’est dimanche, il est tôt, c’est encore l’hiver et la nuit persiste toujours davantage alors que se prolonge jusque vers 19 h la durée du jour éclairé. Tranquillité mise à profit pour délaisser, une fois, la piste cyclable qui même bien tracée n’en présente pas moins chausse-trapes et chicanes. Appartements éteints, calme et silence. Je suis sans nouvelles de JPR depuis son dernier courriel relatant son tour de rein crucifiant. Serait-il possible que l’Audax 200 monté et prévu par le bonhomme ce jour soit un non événement  pour cette raison? A la limite, pas grave, je filerai seul à la sauvette sur un circuit quasiment similaire à celui proposé. Mais bien sûr, je fais erreur, c’est moi qui ne doit pas être encore sorti de mon sommeil : il y a du monde qui débarque en randonneuse à la rue des Tribuns, et la table est mise pour réchauffer les partants du bout de l’aube. Le chocolat au lait me réveille aussi bien que ne l’aurait fait un café fort.
 
L’événement va donc avoir lieu, germer, se concrétiser. Mais discrètement. Jean Pierre ne demandera pas la carte officielle d’homologation avec tampon à répéter ici ou là. Pas de formalités rigoureuses ou de déclarations en mairie pour tel ou tel itinéraire à une date donnée. Chacun saura s’en tenir au code de la route, à commencer par les phares en code pour les premiers kilomètres. Je constate que l’éclairage  pour vélo évolue au fil des années. Pascal se pointe avec la roue à dynamo intégrée dans l’axe, d’autres ont greffé sur le guidon ou la fourche un dispositif de petit format mais de belle puissance. Quant à moi, le galet axial entraîné par le pneu arrière continue depuis pas mal de temps à jouer ses bons offices quand il le faut et sur commande à manette. Alain étrenne son Look tout blanc du plus bel effet : du haut de gamme très en dessous des 10 kg mais à un prix très au dessus de la moyenne; il aura droit, un peu plus avant dans la journée, à un joli baptême pluvial.
 
Pour le coup, j’ai choisi ce matin  de mars de sortir la randonneuse grise plus récente (sept ans tout de même) équipée de bagagerie renouvelée : comme dit Jean-Pieere, « j’en prends pour trente ans  (de plus) » ! Ortlieb, c’est plus lourd, mais ça devrait aller plus loin !
Côté ciel, il semble que la météo nous privilégie. Le soleil va arriver  du côté de Vacquières, beaux rayons mais qui point n’échauffent. Pas d’agitation dans l’air, et température faiblement positive : des conditions idéales pour le type de balade concocté par le Muciste Castelnauvien, un brevet de 200 kilomètres qui intéressera tout de même une vingtaine de volontaires, effectif pas aussi pléthorique que par un proche passé, sans doute le fait d’un délaissement progressif de ce type de performance qui n’attire ni les jeunes qui veulent plutôt en découdre sur des parcours plus brefs et plus nerveux, ni les plus âgés que les trop grandes distances rebutent.
 
Il s’est dit dans le peloton que certains ont vu l’hirondelle, son heure est sans doute venue, bien que pinsons, rouges-gorges et mésanges occupent encore le devant de la scène aviaire  dans nos campagnes. Brille le soleil mais les terres, tant en Hérault comme dans le Gard, se présentent lourdes et grasses après une semaine de belle pluie. Fossés et ruisseaux à la ronde  continuent de recueillir une belle onde claire, les terrains vont encore devoir s’essorer un bon moment avant de se craqueler en surface sous la blessure de la sècheresse. En attendant les jours meilleurs, les peupliers blancs des rives du Gardon débourrent en chatons violets, mais la nature demeure transie, en retard cette année, c’est indéniable.
Et dire que très vite les queues de rat du bord des routes vont jaunir, passer, flétrir, se disperser, alors qu’on n’en voit pas encore la moindre trace !
 
Halte « expresso » à Lédignan. On était passé par là pour une épreuve similaire, il n’y a pas si longtemps. Café et boulanger sont toujours présents face à face, ouverts, accueillants. Fabien s’est fait attendre, qui a continué tout droit après Canaules, mais nous repartons groupés pour rallier le pays plus montueux d’Alès. Le mont Bouquet  se fait de plus en plus proche. A La limite, une variante personnelle y aurait été envisageable, mais restons dans le rang : je n’ai pas beaucoup de kilomètres et je ne voudrais pas disloquer le peloton, qu’il ne serait pas évident de retrouver qui plus est.
 
C’est fou comme en l’espace de deux trois heures on atteint des paysages nouveaux, des décors moins familiers. Le clapas se fait oublier aussitôt. La vaste garrigue d’Uzès offre des recoins intéressants. Il faut vraiment s’y plonger pour en apprécier le charme et la poésie, en cette saison qui voit finir les froidures et refluer les grandes battues des chasseurs (encore que des gilets rouges et un couple de bêtes hircines se soient manifestés sur notre route vers Lussan). Lussan que je confondais avec Méjannes le Clap. C’est dans le même coin, mais les villages n’ont pas du tout la même allure. L’un, Lussan, a été magnifiquement restauré, mettant en valeur son côté ancien voire médiéval, l’autre a dû rester une station  de loisir, de repos et de détente pour bourgeois étrangers ou gens des grosses villes en mal  de repos et de silence.
Le grand Thierry, déjà aperçu à la randonnée du Salagou la semaine passée (sa stature empêche qu’on le rate !) semble être le seul à « tirer » un peu au moindre faux plat : il ménage ses jambes, il manque de condition assurément, ou sort d’une atteinte virale saisonnière qui a frappé un peu partout et plutôt abondamment depuis quelques mois. Du coup son allure  semble être celle d’un travailleur de force obligé de rouler les épaules et du dos plus qu’un souple moulinage avec les cuisses et les mollets. Il sera mieux pour la seconde partie, au-delà de la pause perchée au village mirador. Chacun dans sa bibliographie vélocipédique particulière a dû connaître le rôle du « rameur embarqué » dans une aventure pédalante singulière. Lussan nous a accueillis mieux qu’à notre précédent passage : point de mistral ravageur, douceur de l’atmosphère sur le coup de midi, terrasse ouverte au bout de la place abritée (merci pour les cafés offerts !), et aucune voiture dans l’espace protégé : la voilà la qualité de vie, il faut venir la voir, la sentir, l’éprouver, loin des cités qui s’embouteillent, où fleurit la délinquance, où les politiques s’échinent pour prouver qu’ils existent sans trouver de solution aux problèmes des banlieues (ce qui est normal), fuyant parfois vers la mégalomanie (je ne pense pas spécialement à Montpellier !). Vérification faite, c’était en 2007 qu’on débarqua là haut à 72 lors d’un audax tout ce qu’il y a de plus officiel, partant de Jacou à l’époque. Laulo de Teyran en fit même un récit. Les 200 pré printaniers se croisent, se suivent, se ressemblent, mais ce ne sont jamais les mêmes, normal qu’on mélange les pédales dans les souvenirs. Seuls les écrits et les photos datées feront foi.
 
On ne s’en revient pas par la Regordane (bien trop éloignée vers le nord et la montagne), mais par l’Uzège aux jolis domaines et villages, en passant, c’est inévitable, par son duché fièrement planté sur sa petite colline dressée contre l’azur. Le peloton roule uni sans faiblir, sans accélération, bref un audax bien réglé, un rythme fait pour tenir longtemps sans trop se fatiguer, et qui me laisse le temps d’une vue par ci, d’une photo par là.
Seul le vent, un souffle d’est de plus en plus prononcé au fur et à mesure qu’on s’approche de l’Hérault, entame quelque peu les forces. On n’épuise pas nos ressources. La halte goûter est programmée à St Mamert du Gard, aux deux tiers du parcours. Derniers éclats du soleil, non parce qu’il va se faire engloutir comme pour un crépuscule, mais bien parce que l’avancée anodine qui rôdait à l’horizon s’est muée rapidement en fond hideux sombre annonciateur d’un revers de temps. Ça sent la grêle, ces pommelures épaisses et violines, ce passage de vingt à onze degrés subitement. La tourmente nous épargne sur une dizaine de bornes, dans la mesure où notre route semble la feinter, la laisser de côté, mais on finira par essuyer les plâtres, ou plutôt par encaisser l’avoinée magistrale à partir de Sommières. Comme dirait Fabien, la saucée à Saussines, fallait le faire ! Voilà qui est fait, et les grêlons se mêleront un court moment aux grosses gouttes aussi bien qu’aux coups de tonnerre et aux éclairs. Orchestration inopinée pas appréciée par certains La pluie par surprise a refroidi les cyclos trop légèrement équipés, ou qui se confiaient trop à des prévisions optimistes. Ceux qui avaient le poncho l’ont déployé bien sûr. On pourra se ranger des imperméables avant Teyran, mais l’épisode de précipitation brutale aura quelque peu dissocié la belle unité. La monture immaculée et de prestige d’Alain reviendra maculée, de quoi passer deux heures à lui restituer son brillant panache blanc. Crevaison par ci, poursuite vaine par là d’un couple de cyclos en coupe vent canari qui n’était point les Poyer (du côté de Beaulieu), erreur d’itinéraire pour moi ( ?). Je terminerai avec Philippe et Pascal qui chacun à son tour m’aura attendu. J’ai devant moi posé sur le transparent du sac la carte mais je ne prends pas la peine de la consulter. On ratera Malrives à cause de cela et on se retrouve sans le savoir ou le vouloir un trio en tête.
 
Une sonnerie sur le mobile de Philippe (pratique cet objet décidément) nous apprend qu’il s’est encore produit  deux percées de chambre après une inaugurale sous les dernières gouttes de la part d’un des nôtres.
Tout est bien qui finit bien : le remembrement s’opère à Teyran et Castelnau est ralliée par les petits détours habituels. L’épisode de rafraîchissement humide assaisonné de crevaisons nous fera arriver largement au-delà des 17 h prescrites peu ou prou. Mais nous ne sommes pas hors délais, ces horaires n’étaient donnés qu’à titre indicatif. Quant à moi, comme d’autres ont déjà bifurqué directement vers chez eux (Clapiers ou le centre ville), je ne rejoindrai la voiture postée à Grabels que sur le coup de 18 h 30. Le petit buffet d’arrivée, c’est devenu presque une habitude, une heureuse obligation quand  les cyclos de la rue des Tribuns se mettent spontanément et bénévolement à contribution. Ultime réconfort, détente à l’arrêt après des heures de liberté à voir défiler les décors. Un petit geste qui se remarque et ne s’oublie pas.
Merci aux uns et aux autres, la balade solidaire fait tant de bien quand on évolue si souvent en solitaire : rendez-vous si possible pour la randonnée du même genre, début avril, proposée par les pédaleurs de Pézenas, et là gare aux hauts en forme ! (235 km et 2035 m dénivelé ; 6 h – 18 h35 )
Victor, l’audacieux d’un jour.